dimanche 14 mai 2017

Cinquième dimanche de Pâques / A


Jean 14, 1-12

14/05/17

L’Evangile selon saint Jean de ce cinquième dimanche de Pâques nous fait entendre une partie du long « discours » de Jésus, la veille de sa mort, « discours » commençant après la scène du lavement des pieds et qui se poursuit jusqu’au chapitre 17. Le mot « discours » ne convient d’ailleurs pas, pas plus que celui d’ « enseignement » pour caractériser ces paroles du Seigneur. Il s’agit plutôt d’une conversation avec les disciples, de confidences ultimes, du testament que Jésus lègue à ses amis avant d’entrer dans sa Passion. Nous voici en présence d’un homme qui sait qu’il va être trahi par l’un de ses amis, abandonné par quasiment tous les autres, et qu’il va devoir endurer les souffrances physiques et morales de la Passion et de la mort en croix… Et pourtant cet homme ne pense qu’à une chose : réconforter ses amis, les encourager… Ne soyez donc pas bouleversés ! Nous retrouvons ici cette charité infinie qui a poussé le Seigneur et le Maître à laver les pieds de ses disciples et à se mettre à genoux devant chacun d’entre eux, Judas y compris. De ce testament du Seigneur je retiendrai deux aspects : l’appel à l’espérance et l’appel à la foi. Jésus, à la veille de sa mort, veut en effet susciter dans le cœur de ses disciples l’espérance de la vie éternelle. S’il accepte cette mort, c’est bien pour leur ouvrir les portes du Royaume des cieux. Dans la maison de mon Père, il y a de nombreuses demeures ; sinon, vous aurais-je dit : “Je pars vous préparer une place” ? Quand je serai parti vous préparer une place, je reviendrai et je vous emmènerai auprès de moi, afin que là où je suis, vous soyez, vous aussi. Là où je suis, vous y serez aussi. Telle est la promesse de vie éternelle que Jésus fait à ce moment dramatique. A partir de son Ascension, le Ressuscité devient invisible sur cette terre. Nous n’avons accès à sa présence que par les yeux de la foi. Mais cette communion de vie et d’amour que nous commençons avec Lui ici-bas ne s’achèvera pas au jour de notre mort. Bien au contraire, cette communion trouvera son accomplissement dans ce que nous appelons la vie éternelle ou encore le paradis : nous serons pour toujours avec le Seigneur ressuscité dans la joie du Ciel. En ce temps de Pâques, l’espérance chrétienne nous entraîne à considérer notre vie humaine du point de vue de Dieu, du point de vue de l’éternité, parce que Jésus est ressuscité d’entre les morts pour que nous soyons avec Lui vainqueurs de la mort éternelle. Cette mort éternelle, appelée enfer par la tradition chrétienne, consiste à être séparé pour toujours de Jésus. C’est la solitude et l’isolement de l’âme. C’est la privation de la communion.

L’appel à l’espérance va de pair avec un autre appel, celui qui nous invite à croire, à mettre toute notre confiance en Jésus mort et ressuscité pour nous : Croyez-moi : je suis dans le Père, et le Père est en moi. Ici l’objet de notre foi, c’est bien la divinité de Jésus, la communion parfaite qui existe entre Lui et le Père au sein de la Sainte Trinité. Le lien de cette divine communion, c’est l’Esprit Saint, amour entre le Père et le Fils, entre le Fils et le Père. N’oublions pas de prier l’Esprit Saint, reçu au baptême et à la confirmation. Demandons-lui de fortifier notre foi en Jésus ressuscité, implorons l’Esprit pour que notre espérance en la vie éternelle puisse sans cesse grandir en notre âme !

Ô Esprit du Père et du Fils, lave ce qui est souillé, baigne ce qui est aride, guéris ce qui est blessé. Assouplis ce qui est raide, réchauffe ce qui est froid, rends droit ce qui est faussé. A tous ceux qui ont la foi et qui en toi se confient donne tes sept dons sacrés. Donne mérite et vertu, donne le salut final, donne la joie éternelle. Amen.


dimanche 7 mai 2017

Quatrième dimanche de Pâques / A


Jean 10, 1-10

7/05/17

L’image du berger et de ses brebis est l’une des plus utilisées dans l’Ancien Testament. Il n’est donc pas étonnant que Jésus la reprenne à son compte dans une Palestine où la figure du berger et de son troupeau était une réalité quotidienne. Les rois d’Israël étaient considérés comme les bergers du peuple et n’oublions pas que le plus célèbre d’entre eux, David, gardait le troupeau de son père quand il a été appelé par Samuel pour être consacré comme roi d’Israël et successeur de Saul. L’enseignement en paraboles s’appuie sur les réalités de la vie quotidienne. C’est ce qui fait sa force mais aussi sa faiblesse. Car la parabole du bon berger ou du bon pasteur n’évoque rien de concret dans l’esprit d’un européen du 21ème siècle. Nous vivons en effet dans un monde radicalement différent de celui de Jésus. Mais ce qui demeure ce sont les questions et les besoins des hommes, l’exigence d’une spiritualité authentique, même si nous sommes imprégnés de matérialisme.

Nous sommes donc contraints à relire cette parabole en cherchant au-delà des images dépassées le cœur du message, ce que Jésus a voulu réellement nous transmettre pour notre vie spirituelle. Le cœur de cette parabole, c’est bien la communion d’amour qui existe entre le berger et ses brebis, entre Jésus bon pasteur et chacun d’entre nous. Voyons comment le Seigneur décrit cette communion.

Ses brebis à lui, il les appelle chacune par son nom, et il les fait sortir.
Contrairement à ce que l’image du troupeau pourrait évoquer, Jésus veut construire avec chacun d’entre nous une relation unique et personnelle : il nous appelle par notre nom. Le chrétien n’est donc pas un mouton bêlant au sein du troupeau, mais un membre de l’Eglise, un membre du corps du Christ qui reçoit son nom au baptême et qui est appelé à découvrir sa vocation unique dans l’Eglise et dans la société. C’est la raison pour laquelle ce dimanche est aussi la journée de prière pour les vocations sacerdotales et religieuses dans l’Eglise.

Il marche à leur tête, et les brebis le suivent, car elles connaissent sa voix.
Jésus nous appelle par notre nom pour que nous marchions à sa suite et, nous dit la parabole, nous connaissons sa voix. Nous pressentons à quel point ces détails de la parabole décrivent une relation personnelle et intime, relation d’amour et de confiance, entre le berger et ses brebis. C’est un appel fort à vivre la communion avec Jésus ressuscité et à approfondir chaque jour cette communion, en particulier par la prière et la méditation de la Parole de Dieu. Le sommet et l’expression la plus parfaite de notre communion avec le bon Pasteur étant notre participation à la messe du dimanche et notre communion eucharistique au pain de vie. Car cette communion entre Jésus et ses disciples, au sein de l’Eglise, est une communion au service de la vie : Moi, je suis venu pour que les brebis aient la vie, la vie en abondance.


Tout le temps de Pâques jusqu’à son couronnement avec la fête de la Pentecôte est une célébration de la victoire du Ressuscité sur la mort, une célébration de la vie divine offerte gratuitement à tous les hommes. Comme toujours, c’est un appel à notre liberté. Vivre vraiment de cette vie divine de communion avec Jésus ne peut pas se faire sans un engagement total de notre personne à écouter sa voix et à le suivre. Au plus nous nous donnons dans l’amour et la confiance au bon berger, au plus nous ferons l’expérience en nous de sa paix et de sa joie.

dimanche 30 avril 2017

Troisième dimanche de Pâques / A



Luc 24, 13-35

30/04/17

En rapportant l’expérience des disciples d’Emmaüs, saint Luc fait une catéchèse liturgique sur le sacrement de l’eucharistie. Nous retrouvons en effet dans son récit la structure de ce sacrement : la première partie avec la liturgie de la Parole et l’homélie, la seconde partie avec la fraction du pain et la communion.

Cet Evangile de Luc nous parle de la présence de Jésus Ressuscité dans son Eglise. Mais il le fait en lien avec la vie de ces deux disciples qui, accablés par la tristesse, quittent Jérusalem pour Emmaüs. Jésus ressuscité, pour se révéler à ces hommes qui ne croient pas en sa résurrection, prend le temps de marcher avec eux et de dialoguer avec eux. Il les écoute, les interroge et ce n’est que plus tard qu’il leur apporte sa lumière en partant des Ecritures. Leur cœur est lent à croire, et le Seigneur respecte leur difficulté. Au lieu de les juger et de les condamner, il explique pour eux le sens des Ecritures. Jésus aurait pu se révéler à eux dès le début de la rencontre. Il choisit une autre manière de faire, plus patiente et remplie de miséricorde à l’égard de ces hommes qui souffrent parce qu’ils ont été déçus par la mort de Jésus en croix. Nous le voyons, le Ressuscité n’impose pas sa présence de l’extérieur, mais il respecte le chemin personnel de ces hommes ainsi que leur liberté. Ce qui les empêche d’accueillir le témoignage des femmes sur le tombeau vide, c’est bien l’idée qu’il se faisait du Messie, un Messie libérateur, triomphant et qui ne pouvait connaître ni la souffrance ni l’échec. L’itinéraire personnel de Jésus ne correspond pas à la conception qu’il se faisait de Dieu. Tout cela signifie que ce sont souvent nos préjugés sur Dieu qui nous empêchent de croire en Lui et de reconnaître sa présence dans nos vies. Or le chrétien ne croit pas en un Dieu qui correspondrait à ses conceptions et à ses attentes, mais à Dieu tel que Jésus le révèle et le fait connaître. C’est ce chemin que font les disciples sur la route grâce à la patience et aux enseignements de l’inconnu qui marche avec eux.

Ce n’est qu’une fois arrivés dans l’auberge, au moment de la fraction du pain, que leurs yeux s’ouvrent et qu’ils reconnaissent enfin dans l’inconnu Jésus Vivant. Au moment même où ils le reconnaissent, celui-ci disparaît à leurs regards. De ce paradoxe nous pouvons tirer plusieurs enseignements pour nous. En premier lieu la présence de Jésus n’est pas d’abord une affaire de connaissance, fut-elle biblique. C’est à travers l’humble geste de la fraction du pain que leurs yeux s’ouvrent. Dans tous les sacrements, mais au plus haut point dans la communion eucharistique, il y a cet aspect matériel et concret qui touche pas seulement notre raison et notre intelligence mais aussi notre corps et notre cœur. Et c’est d’ailleurs quand ils mangent le pain donné par Jésus que la première partie, sur la route, prend tout son sens : Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous, tandis qu’il nous parlait sur la route, et qu’il nous faisait comprendre les Ecritures ? Si la compréhension de la Bible nous prépare à la communion, c’est bien la communion sacramentelle avec Jésus qui permet en retour que l’Ecriture touche notre cœur et le fasse brûler de l’amour même de Dieu. Le fait que Jésus disparaisse au moment même où il est reconnu à travers le signe du pain nous enseigne que l’eucharistie nous donne accès à la présence du Ressuscité mais sans pour autant l’enfermer à la mesure de nos dimensions humaines. Depuis l’Ascension et la Pentecôte, Jésus est assis à la droite du Père. Sa présence et son amour nous sont donnés, en particulier dans la célébration fervente de la messe, mais il demeure toujours le Fils unique du Père. Ce n’est qu’à travers le voile de la foi que nous avons accès à sa présence. Le Ressuscité est toujours en même temps notre frère, notre ami fidèle, notre compagnon sur la route de nos vies et celui qui dépasse, en tant que Verbe de Dieu et Ressuscité, toutes nos représentations et nos espérances humaines.

C’est ce que saint Jean exprime d’une manière magnifique dans le prologue de son Evangile :


AU COMMENCEMENT était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au commencement auprès de Dieu. C’est par lui que tout est venu à l’existence, et rien de ce qui s’est fait ne s’est fait sans lui… Et le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire, la gloire qu’il tient de son Père comme Fils unique, plein de grâce et de vérité.

dimanche 23 avril 2017

Deuxième dimanche de Pâques / A


23/04/17

Les textes bibliques de ce dimanche dans l’octave de Pâques nous invitent à une réflexion sur notre foi chrétienne. Dans l’Evangile nous entendons le Ressuscité dire à Thomas : Heureux ceux qui croient sans avoir vu ! Pierre, dans la deuxième lecture, nous parle des épreuves de cette vie qui, d’une manière paradoxale, peuvent nous faire grandir dans notre attachement au Christ : elles vérifieront la valeur de votre foi qui a bien plus de prix que l’or – cet or voué à disparaître et pourtant vérifié par le feu –, afin que votre foi reçoive louange, gloire et honneur quand se révélera Jésus Christ. Lui, vous l’aimez sans l’avoir vu ; en lui, sans le voir encore, vous mettez votre foi, vous exultez d’une joie inexprimable et remplie de gloire, car vous allez obtenir le salut des âmes qui est l’aboutissement de votre foi. Enfin la première lecture nous présente la communauté des premiers chrétiens de Jérusalem comme une communauté de croyants, la crainte de Dieu étant dans tous les cœurs. Précisons au passage que la crainte de Dieu n’a rien à voir avec la peur. Ce terme biblique se rapprocherait plutôt du mot français « respect ». Il ressort de ces lectures que notre foi en Jésus ressuscité est un bien précieux, le don le plus précieux de tous, un don venant de Dieu lui-même avec la charité et l’espérance. D’où l’importance pour chacun d’entre nous de prendre conscience de la grandeur de ce don et de savoir remercier le Père pour ce don qui nous met en communion avec Jésus mort et ressuscité pour nous. La foi relève d’un ordre surnaturel, elle n’est pas de l’ordre de la vision. Elle nous permet, comme le dit saint Pierre, d’aimer Jésus sans le voir, de croire en lui dans l’attente de la rencontre face à face au jour de notre mort et du jugement.

La lecture tirée des Actes des apôtres nous montre les fruits que produit une foi vivante. La foi va toujours de pair avec la fidélité. Les premiers chrétiens de Jérusalem étaient fidèles dans trois domaines constitutifs de la vie chrétienne : l’enseignement des apôtres, la communion fraternelle et la vie de prière. Tels sont les fruits de notre foi si nous sommes fidèles à la grâce qui nous est faite. Une foi vivante cherche à toujours mieux connaître la révélation divine par la méditation de la Bible et l’étude des enseignements de l’Eglise. Avoir suivi quelques années de catéchisme dans sa jeunesse ne suffit pas. A notre époque il est indispensable pour le chrétien adulte de se former dans sa foi, tout particulièrement à travers l’étude de la doctrine sociale de l’Eglise. Une foi vivante favorise la communion et l’unité entre tous les croyants. Elle ouvre aussi les cœurs à tous les hommes qui ne partagent pas notre foi. Etre catholique, c’est vivre en communion avec tous les membres de l’Eglise tout en promouvant cette communion avec toute l’humanité, car tous les hommes ont un seul Dieu et Père, créateur de tous. Les chrétiens de Jérusalem avaient compris que cette communion n’était pas seulement spirituelle. Elle impliquait aussi un esprit très concret de partage et de solidarité : Tous les croyants vivaient ensemble, et ils avaient tout en commun ; ils vendaient leurs biens et leurs possessions, et ils en partageaient le produit entre tous en fonction des besoins de chacun. La capacité des croyants à partager leurs biens matériels avec leurs frères, en particulier avec ceux qui sont dans le besoin, est un signe éclatant de l’authenticité de leur foi. Notre foi chrétienne nous détourne de la tentation de l’accumulation sans fin des richesses et nous fait donc un devoir de les utiliser pour soulager les hommes qui manquent du nécessaire pour vivre dignement, qu’ils soient croyants ou pas. Enfin une foi vivante nous introduit à la vie spirituelle, vie de communion avec le Ressuscité par les sacrements, en particulier l’eucharistie et le sacrement du pardon, et la prière personnelle quotidienne. On ne peut participer pleinement et fructueusement à l’eucharistie du dimanche si pendant la semaine notre vie est un désert spirituel ne laissant aucune place à la prière et à la lecture de la Bible.


En ce dimanche de la miséricorde divine, faisons nôtre la prière qui exprime l’essentiel de notre foi : Jésus, j’ai confiance en toi !

dimanche 16 avril 2017

DIMANCHE DE PÂQUES 2017



16/04/17

Nous voici parvenus au sommet de notre année liturgique avec la célébration de la résurrection du Seigneur. Cet événement que nous ne pouvons accueillir que par la foi est le centre non seulement de toute notre vie chrétienne mais aussi le centre de l’histoire humaine et de celle de toute la création. Jésus vainqueur de la mort inaugure la nouvelle création voulue par Dieu. Si le Christ n’est pas ressuscité d’entre les morts, alors toute notre foi s’écroule, et le christianisme devient une sagesse parmi tant d’autres. Cette fête est pour nous l’occasion d’une conscience renouvelée de notre participation réelle, par le baptême et les sacrements, au mystère de Jésus mort et ressuscité pour nous. Dans la deuxième lecture l’apôtre n’hésite pas à dire : vous êtes ressuscités avec le Christ… vous êtes morts avec le Christ, et votre vie reste cachée avec lui en Dieu. Si tout cela est vrai, cela signifie que notre foi est une force capable de nous transformer et, avec nous, le monde que nous habitons durant le temps de notre brève existence sur cette terre. Si tout cela est vrai, l’espérance chrétienne et la charité nous poussent à agir et à faire des choix pour que ce monde soit toujours davantage conforme à la volonté du Père et Créateur. Dans la première lecture, l’apôtre Pierre dit de Jésus qu’il faisait le bien là où il passait, consacré par l’Esprit Saint et rempli de sa force. Un disciple de Jésus doit forcément se poser la question suivante : au jour de ma mort quel bilan pourrai-je faire de ma vie sur cette terre ? Comment aurai-je fait fructifier toutes les grâces de Dieu ? Ma foi aura-t-elle été stérile, inactive, ou bien, au contraire, m’aura-t-elle permis de faire le bien comme Jésus ? Le pape François rappelle en permanence le lien existant entre notre foi en Jésus ressuscité et notre engagement social. Dans un monde qui semble possédé par les forces du mal, que l’on pense à la famine, aux guerres, aux inégalités croissantes, au massacre de l’environnement et des espèces animales, il semble difficile de demeurer dans l’espérance qui nous vient du Christ ressuscité. Dans son exhortation apostolique de 2013, La joie de l’Evangile, le pape François nous permet de comprendre la racine de tous ces maux. L’idolâtrie de l’homme contemporain ne consiste pas à se prosterner devant une statue d’une quelconque divinité, il s’agit plutôt de l’idolâtrie de l’argent. Et cette idolâtrie nous coupe de Dieu et des autres. Elle tue ou avilit chaque jour des millions d’êtres humains, dont de nombreux enfants. C’est elle aussi qui fait que la nature est perçue uniquement comme une source de profits que l’on peut piller sans aucune limite, et les animaux comme des objets privés de leur dignité de créatures de Dieu. Ecoutons une longue citation du pape à ce sujet :

La culture du bien-être nous anesthésie et nous perdons notre calme si le marché offre quelque chose que nous n’avons pas encore acheté, tandis que toutes ces vies brisées par manque de possibilités nous semblent un simple spectacle qui ne nous trouble en aucune façon. Une des causes de cette situation se trouve dans la relation que nous avons établie avec l’argent, puisque nous acceptons paisiblement sa prédominance sur nous et sur nos sociétés. La crise financière que nous traversons nous fait oublier qu’elle a à son origine une crise anthropologique profonde : la négation du primat de l’être humain ! Nous avons créé de nouvelles idoles. L’adoration de l’antique veau d’or (cf. Ex 32, 1-35) a trouvé une nouvelle et impitoyable version dans le fétichisme de l’argent et dans la dictature de l’économie sans visage et sans un but véritablement humain. La crise mondiale qui investit la finance et l’économie manifeste ses propres déséquilibres et, par-dessus tout, l’absence grave d’une orientation anthropologique qui réduit l’être humain à un seul de ses besoins : la consommation. Alors que les gains d’un petit nombre s’accroissent exponentiellement, ceux de la majorité se situent d’une façon toujours plus éloignée du bien-être de cette heureuse minorité. Ce déséquilibre procède d’idéologies qui défendent l’autonomie absolue des marchés et la spéculation financière. Par conséquent, ils nient le droit de contrôle des États chargés de veiller à la préservation du bien commun. Une nouvelle tyrannie invisible s’instaure, parfois virtuelle, qui impose ses lois et ses règles, de façon unilatérale et implacable. De plus, la dette et ses intérêts éloignent les pays des possibilités praticables par leur économie et les citoyens de leur pouvoir d’achat réel. S’ajoutent à tout cela une corruption ramifiée et une évasion fiscale égoïste qui ont atteint des dimensions mondiales. L’appétit du pouvoir et de l’avoir ne connaît pas de limites. Dans ce système, qui tend à tout phagocyter dans le but d’accroître les bénéfices, tout ce qui est fragile, comme l’environnement, reste sans défense par rapport aux intérêts du marché divinisé, transformés en règle absolue.

Le constat est clair : nous ne pouvons pas en même temps reconnaître le Christ comme notre Seigneur et pratiquer l’idolâtrie de l’argent ! Dans son encyclique Laudato si’, le pape nous propose le chemin d’une vie véritablement chrétienne, vie sobre et vie de partage, ce chemin est celui d’une rupture avec le système dominant notre monde et il implique le courage d’une entrée en résistance. Croire en la résurrection du Christ exige de nous une libération de l’idole argent et de l’égoïsme pour que le règne du Christ puisse enfin s’instaurer dans les cœurs comme dans les sociétés. Chacun de nous, seul et avec d’autres, en s’engageant dans des associations qui promeuvent la doctrine sociale de l’Eglise, et en les soutenant financièrement, a le pouvoir de faire que sa foi s’incarne dans notre monde, sans perdre l’espérance. En ce saint jour de Pâques, contemplons avec les apôtres Paul et Pierre le magnifique projet de Dieu qui, en ressuscitant Jésus, a fait de lui le chef d’une création nouvelle :

La création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu. Car la création a été soumise au pouvoir du néant, non pas de son plein gré, mais à cause de celui qui l’a livrée à ce pouvoir. Pourtant, elle a gardé l’espérance d’être, elle aussi, libérée de l’esclavage de la dégradation, pour connaître la liberté de la gloire donnée aux enfants de Dieu. Nous le savons bien, la création tout entière gémit, elle passe par les douleurs d’un enfantement qui dure encore. Et elle n’est pas seule. Nous aussi, en nous-mêmes, nous gémissons ; nous avons commencé à recevoir l’Esprit Saint, mais nous attendons notre adoption et la rédemption de notre corps. Car nous avons été sauvés, mais c’est en espérance ; voir ce qu’on espère, ce n’est plus espérer : ce que l’on voit, comment peut-on l’espérer encore ? Mais nous, qui espérons ce que nous ne voyons pas, nous l’attendons avec persévérance.
Car ce que nous attendons, selon la promesse du Seigneur, c’est un ciel nouveau et une terre nouvelle où résidera la justice.


dimanche 9 avril 2017

DIMANCHE DES RAMEAUX ET DE LA PASSION


9/04/17

Matthieu 26,14-27,66

C’est avec la lecture de la Passion du Seigneur selon saint Matthieu que nous commençons la semaine sainte. L’évangéliste voit dans la Passion et la mort de Jésus l’accomplissement des Ecritures. L’Ancienne Alliance s’accomplit dans la nouvelle Alliance, le sang de Jésus est bien le sang de l’Alliance, répandu pour la multitude en rémission des péchés. Pour nous rapporter les événements tragiques du vendredi saint, Matthieu utilise de nombreuses expressions du psaume 21, si bien que ce que vit Jésus à ce moment-là est compris comme l’accomplissement de ce psaume. L’humanité de Jésus est mise en avant, et cela dès le récit de l’agonie dans le jardin des oliviers. Les paroles que le Seigneur adresse alors à ses disciples comme à Dieu montrent qu’il ne va pas au-devant de la croix à la manière d’un antique héros impassible : Il leur dit alors : « Mon âme est triste à en mourir. Restez ici et veillez avec moi. » Allant un peu plus loin, il tomba face contre terre en priant, et il disait : « Mon Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi ! Cependant, non pas comme moi, je veux, mais comme toi, tu veux. » L’intense souffrance morale de Jésus précède la souffrance physique que la Passion va infliger à son corps. Cette souffrance morale se caractérise dans le récit de saint Matthieu par le sentiment d’abandon et de solitude. C’est d’abord l’abandon des disciples accompagné par la trahison de Judas et le reniement de Pierre : Alors tous les disciples l’abandonnèrent et s’enfuirent. Sur la croix le Seigneur prononce une unique parole qu’il emprunte au commencement du psaume 21 : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? Cette parole fait écho aux railleries des autorités religieuses du peuple qui se réjouissent d’avoir pu enfin condamner au silence cet homme en le faisant crucifier par Pilate : Il a mis sa confiance en Dieu. Que Dieu le délivre maintenant, s’il l’aime ! Car il a dit : “Je suis Fils de Dieu.” En mourant sur la croix, Jésus sait qu’il accomplit les Ecritures et la volonté de son Père en vue de notre réconciliation et de notre sanctification. D’une manière incompréhensible pour nous, lui, qui est vraiment Dieu et vraiment homme, fait la douloureuse expérience du silence et de l’apparente absence de son Père. Le déchirement de son corps accablé de souffrances s’accompagne du déchirement de son âme. L’interrogation empruntée au psaume indique l’intensité de l’épreuve qui est celle du Christ quelques instants avant sa mort en croix. Il n’en demeure pas moins le Fils de Dieu, le Sauveur de l’humanité. Cela signifie qu’il est aussi déjà habité par les prémisses de la lumière de Pâques. Il sait à ce moment précis, au sein même de ce sentiment d’abandon, qu’il est vainqueur du mal et de la mort. Il fait siennes les paroles d’espérance qui concluent le psaume 21 :


Tu m'as répondu ! Et je proclame ton nom devant mes frères, je te loue en pleine assemblée. Vous qui le craignez, louez le Seigneur, glorifiez-le, vous tous, descendants de Jacob, vous tous, redoutez-le, descendants d'Israël. Car il n'a pas rejeté, il n'a pas réprouvé le malheureux dans sa misère ; il ne s'est pas voilé la face devant lui, mais il entend sa plainte. Tu seras ma louange dans la grande assemblée ; devant ceux qui te craignent, je tiendrai mes promesses... Et moi, je vis pour lui : ma descendance le servira ; on annoncera le Seigneur aux générations à venir. On proclamera sa justice au peuple qui va naître : Voilà son œuvre !

dimanche 26 mars 2017

Quatrième dimanche de Carême / A


Jean 9, 1-41

26/03/17

Après la rencontre avec la samaritaine, l’Evangile de ce dimanche de carême nous fait méditer la guérison de l’aveugle de naissance. Saint Jean consacre très peu de lignes au récit de la guérison. Il s’intéresse davantage à la polémique que cette guérison suscite parmi les pharisiens. Dans ce récit deux enseignements principaux nous sont donnés. Le premier concerne la question du mal physique (pourquoi cet homme est-il né aveugle ?). Le second traite de la foi et de son contraire, le refus de croire, assimilable dans le récit à un aveuglement volontaire.

Pourquoi donc cet homme est-il né aveugle ? Confrontés au scandale du mal, nous cherchons forcément des explications. La réponse donnée par Jésus et par les pharisiens est radicalement différente. Pour ces derniers, partisans de la théorie traditionnelle, c’est le péché qui expliquerait le handicap de cet homme, sa condition d’aveugle étant en quelque sorte une punition divine… Tu es tout entier plongé dans le péché depuis ta naissance… Relevons au passage la dureté et le mépris avec lesquels les pharisiens considèrent cet homme guéri par Jésus. Pour le Seigneur au contraire le péché n’explique rien. Ni cet homme, ni ses parents ne sont responsables du fait qu’il soit né aveugle. Cet état n’est donc pas une punition du péché… mais l’action de Dieu devait se manifester en lui. Nous le constatons, Jésus ne répond pas à la question de l’origine du mal physique. Ce scandale reste dans le domaine du mystère. Notre intelligence n’a pas accès à une explication rationnelle satisfaisante, et elle doit donc l’accepter plutôt que de donner de fausses réponses. Par contre Jésus semble dire que Dieu peut tirer un bien de ce mal en manifestant sa bonté et sa puissance à l’égard de cet homme. Cela signifie que le mal physique (pensons à tous les malades) exige des membres de l’Eglise un surcroit de charité et de dévouement. Les premiers hôpitaux d’Europe ont été créés et gérés par des congrégations religieuses, ils se nommaient Hôtel-Dieu.

L’autre enseignement de ce récit porte sur l’endurcissement de cœur des pharisiens et leur refus obstiné de croire en Jésus malgré l’évidence. Le signe de la guérison est clair et indiscutable… mais Jésus a eu le tort de faire du bien à cet aveugle le jour du sabbat ! C’est la raison pour laquelle ils se mettent à persécuter l’homme ayant retrouvé la vue ainsi que ses parents. Les pharisiens eux-mêmes sont divisés, puisque certains ouvrent tout de même leur cœur : Comment un homme pécheur peut-il accomplir des signes pareils ? Mais le groupe des incrédules l’emporte. Pour eux l’infraction de la loi du Sabbat est plus importante que la guérison de l’aveugle de naissance. Leur culte de la loi de Moïse ferme finalement leur cœur en la foi en Jésus, et ils préfèrent par conséquent ne pas se prononcer sur l’identité de Jésus : nous ne savons pas d’où il est. La réaction du miraculé contraste par sa simplicité avec les raisonnements tortueux des pharisiens :

Voilà bien ce qui est étonnant ! Vous ne savez pas d’où il est, et pourtant il m’a ouvert les yeux. Dieu, nous le savons, n’exauce pas les pécheurs, mais si quelqu’un l’honore et fait sa volonté, il l’exauce. Jamais encore on n’avait entendu dire que quelqu’un ait ouvert les yeux à un aveugle de naissance. Si lui n’était pas de Dieu, il ne pourrait rien faire.

Face à l’évidence des faits, ils s’enferment dans leur condamnation morale de Jésus : nous savons, nous, que cet homme est un pécheur.

La conclusion de cette page évangélique nous fait passer de la lumière naturelle à la lumière de la foi. Et Jésus fait remarquer aux pharisiens la gravité de leur propre péché, eux qui s’empressent de dénoncer le péché chez les autres…

Si vous étiez aveugles, vous n’auriez pas de péché ; mais du moment que vous dites : “Nous voyons !”, votre péché demeure.


Le pire des aveuglements, celui de l’orgueil, consiste à ne pas voir que nous ne voyons pas, à nous croire justes alors que nous sommes pécheurs. Le pire des aveuglements, c’est celui qui est volontaire et qui nous enferme dans nos préjugés, nous empêchant de découvrir dans nos vies la nouveauté de l’action de Dieu. L’humilité nous recommande, au contraire, de reconnaître notre lenteur à croire, notre manque de foi, afin d’être guéris par l’amour du Christ. Au chapitre 9 de l’évangile selon saint Marc, nous voyons le père d’un enfant possédé dire à Jésus : Je crois ! Viens au secours de mon manque de foi ! Cette prière paradoxale résume bien notre situation personnelle. La foi étant un chemin jamais terminé, nous portons toujours en nous simultanément une part de foi et une part d’incroyance. Au cœur de cette eucharistie, disons à Jésus ressuscité notre besoin de guérison et d’illumination : viens au secours de mon manque de foi !